dimanche 22 février 2015

Fred SIGNAC


Paru courant octobre 2014, ce une nouvelle fois via Dinosaurs, structure gérée par Pascale-Jeanne Morrisseau, "La preuve du contraire" est le sixième opus de Fred Signac.


Fred est quelqu'un de précieux, de rare... Loin des sentiers battus, il sculpte ses chansons comme un artisan, sans posture, sans imposture... Au fil du temps et des albums, il a peaufiné son art et ses compositions.
Afin de mieux cerner le personnage, un bref survol de son parcours pourrait s'avérer utile pour qui n'aurait pas encore eu l'occasion de l'écouter. Fred a débuté sous le nom de Dimanche Désuet, le temps d'un 45 Tours, La couleur de l'or salué à l'époque par Les Inrockuptibles et bien d'autres encore...
Il officiera ensuite sous son propre nom et composera plusieurs albums, tous sortis en format CD et tous, sauf le premier, encore disponibles à ce jour :

(1) Le liquide allumé (2000)

(2) Si j'ai les mains qui tremblent (2002)

(3) Un ouvrier chante (2005)

(4) Le monde comme cendrier (2010)

(5) La force et la tendresse (2012).



Après autant de disques réalisés, il apparait évident qu'une rétrospective s'impose.
Voilà donc déjà quinze années que Fred Signac nous ouvre son cœur et nous propose des œuvres délicatement ciselées...
Enfant du rock, du folk, du blues (le Velvet, Bob Dylan, les Stooges, Suicide, Nick Cave, les Jesus And Mary Chain, Sonic Youth...), bercé par la chanson made in France (Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Alain Bashung, Gérard Manset, Taxi Girl, Jean-Louis Murat, Dominique A ...), Fred fut évidemment influencé par ses idoles. De celles-ci, il a hérité l'éclectisme qui donne à la création la saveur de l'inconnu, le goût de la prise de risques, l'odeur du sang de la purge. Se révéler dans la pluralité des facettes qui font de lui un chanteur unique, voilà ce que Fred réussit à merveille. La diversité de ses chansons en témoigne. Toutes interprétées dans la langue de Molière, les compositions de Fred sont souvent purement et simplement dans la même veine que la plus traditionnelle des chansons françaises comme Sur un parchemin (4). Elles peuvent parfois être purement rock, comme l'enflammé et grandiose En attendant Bergheaud (1), quelquefois plus folk et intimistes, comme ces suaves et entêtantes ballades que sont Le monde comme cendrier (4), l'excellent Trois fois Jérusalem (4) et le langoureusement magique Diatomée (4), voire bluesy parsemé de jazzy comme J'creuse dans une mine ou Une vie à brûler (3).
Au fil des ans donc, nous avions pu nous familiariser avec un répertoire capable de nous emporter vers des contrées musicales et littéraires flirtant avec le risque, la nouveauté, la poésie, l'abstrait, et se refusant à la facilité de la redondance.
Nous avions également pu nous rendre compte du fait qu'on n'entame pas l'écoute d'un album de Fred sans être prêt à donner de sa personne, s'investir, s'y plonger, corps et âme, car, même si les titres qui le composent sont souvent rythmiquement très entrainants, même si leurs mélodies sont avenantes, la pulsation enivrante, on ne peut en savourer toute leur quintessence qu'en en écoutant attentivement les paroles.
Pas de forme sans fond.
En ce qui concerne l'écriture donc, Fred est épaulé, ce depuis les premiers pas de sa carrière musicale, par les talentueux Joël Rodde et Jean Gonzalez. Amis depuis leur enfance, ils conjuguent leurs talents et nous offrent systématiquement une qualité d'écriture irréprochable : chaque mot est pesé, chaque idée est taillée, polie, telle une gemme de la langue française.
Parfois, leurs mots racontent des histoires. D'autres fois, ils décrivent merveilleusement bien des émotions. Toujours, ils font mouche et rendent la prose belle, riche et nuancée. C'est ainsi le cas, par exemple, en ce qui concerne l'hypnotique Tu brûles (3) ou la géniale pop song, à la Jesus And Mary Chain période Darklands, Café du Pic (3).Chanté et mis en musique par Fred, le texte de celle-ci, signé Joël Rodde, nous narrait magnifiquement un fait divers sur fond de guitares lumineuses et boîte à rythmes, approche musicale et littéraire pas très éloignée ici du Centre Commercial d'un autre de nos talents hexagonaux, Bertrand Louis.



Si la qualité d'écriture des paroles de Fred est indéniable, celle de la création musicale l'est également.
Fred a composé la quasi-intégralité de son répertoire et ce n'est que depuis son cinquième album qu'il s'est fait aider dans cette tâche par sa pianiste Dominique Kovacs (J'en ai assez).
Côté musique encore, et ce depuis les débuts de l'aventure, on notera l'omniprésence de l'excellent guitariste et concepteur sonore Christophe Jouanno, ex-Bianca, ainsi que la portée de sa contribution à la qualité, la créativité et l'enrichissement des grandioses mélodies et arrangements qui accompagnent le chant incomparable de Fred Signac, comme sur le sublime et très gainsbourien C'est un fleuve(2) ou sur la magnifiquement belle introduction post-rock de Le vent des ondes sur la prairie (5).



Mais nous voici donc fin octobre 2014, La preuve du contraire vient de sortir.
Toujours admirablement entouré, Fred nous surprend une nouvelle fois.

On est tout d'abord charmé par la splendide pochette de ce nouvel album. Elle est signée, comme celle du précédent, Gianni Villa.
De prime abord, elle m'a fait un peu penser à celle du Love on the beat de Serge Gainsbourg. Elle m'a également rappelé un style vestimentaire que les Cure et Tricky adoptèrent un temps. Bref, Fred est maquillé et habillé d'une robe, telle une femme. Intriguant...

Sorti de son écrin et posé sur la platine, le disque interpelle dès sa première écoute par sa densité et la profondeur qui en émane.
On constate qu'il est très riche, luxuriant musicalement, comme toujours avec Fred, et donc qu'au fil de cette déjà belle discographie le mordant du poète, l'abandon de soi dans cette transe littéraire ne cessent de s'affiner.
Ainsi, Fred se livre toujours un peu plus. Chacun de ses albums le dévoile davantage, sous toutes les coutures...
Tantôt fort, tantôt fragile, mais le plus souvent les deux à la fois, colosse aux pieds d'argile, Fred nous dévoile son humanité. Il a le courage et la force de ne pas réprimer sa sensibilité, son émotivité, d'oser exposer la faille. Fred la connait fort bien, cette preuve du contraire, cette ambivalence. Pas étonnant qu'il puisse si bien la mettre en musique. L'homme mûr qu'il est devenu peut merveilleusement décrire les multiples contours qu'elle revêt, soumise aux aléas de la vie...
Avec lui, pas de posture, donc pas d'imposture, avais je dit plus haut...
Ainsi, il parle vrai comme l'ouvrier qu'il fut, transcendé par l'amour, la famille, les amis, la vie, la lutte, l'érudition à travers la littérature et la culture dans son ensemble...
Tout d'abord sur le grandiloquent La preuve du contraire qui donne son titre mais aussi son ton à l'album, construit sur une alternance entre calme et tempête, tendresse et violence, tant dans le verbe que dans le son.
Puis sur l'intégralité de cette nouvelle galette, Fred et sa poésie nous émeuvent...
Il se montre également une fois de plus capable de composer des morceaux à l'allure tubesque, comme, par exemple, Pour un poème. Véritable coup de maître, éclatant et accrocheur, ce titre séduit immédiatement et fait partie, selon moi, du moment fort de l'album, à savoir quatre titres successifs à vous couper le souffle.

Le premier, Ces mots que je voudrais te dire, est une tirade de 2 minutes 33 secondes durant laquelle Fred, admirablement accompagné au piano par les doigts de fée de Dominique Kovacs, nous révèle une nouvelle facette vocale, un ton gouailleur qu'on ne lui connaissait guère jusqu'alors, pas très loin de celui d'un Thiéfaine qui harangue et nargue l'auditeur, façon titi non parisien, fier et superbe...
Vient ensuite le manifeste acide Je n'irai pas demain, émouvante purge de l'âme, imagée et subtile, révolte dans ses plus beaux atours de ballade rock symphonique. Grandiose...
A peine remis d'avoir pu approcher une telle grâce, encore un peu sous le choc, subjugué, on ne se doute toutefois guère qu'on n'est pas au bout de ses surprises... Arrive en effet le précédemment évoqué Pour un poème, titre capable de conquérir immédiatement le cœur de l'auditeur, de déplacer les foules, qui sera sans nul doute un must lors des concerts futurs, idéal morceau de rappel également... Superbe...
Bloc-notes enfin, très classieux, doublé cuir, débute comme un morceau de L'Histoire de Melody Nelson pour mieux bondir ensuite quelques 25-30 ans plus tard et côtoyer le meilleur de Bashung.
Ici, comme sur l'ensemble de ce sixième album, merveilleux d'osmose et de subtilité, Fred et son crew n'imitent toutefois pas les idoles, ils reprennent en quelque sorte l'histoire là où elle s'était arrêtée... Leurs référents, ils en ont fait leurs pairs, des camarades, non des geôliers...

Avec La preuve du contraire, Fred Signac signe, selon moi, son disque le plus abouti jusqu'ici...
Pour ce nouveau long format, pour toutes ces années de partage et celles qui restent à venir, pour sa voie, pour sa voix, il mérite notre plus profond respect... Merci Fred...

Laurent RAUNER


NB : Pour ceux qui aiment visualiser leur musique préférée, il y a un fabuleux triptyque à ne pas rater. Mise en images par Eric Signor, qui, un temps, fit partie du line-up accompagnant Fred, cette très belle réalisation permet de visionner Les plages longues, Le vol de l'aigle et le sus-cité Je n'irai pas demain.



Fred SIGNAC

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